Paiement mobile : la BCT fait entrer les télécoms dans la tuyauterie de l’argent
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Paiement mobile : la BCT fait entrer les télécoms dans la tuyauterie de l’argent

15 février 2026~5 min de lectureAdmin TuniBusiness

Le 13 février 2026, Ooredoo Tunisie obtient l’autorisation de la Banque centrale pour lancer un service de paiement via smartphone, avec paiements, transferts et cash-in/cash-out, sous une marque annoncée “la semaine prochaine”. Dans la foulée, Tunisie Telecom prépare son propre lancement “dans les sept jours”. Le signal est clair : la bataille ne porte pas sur une app, mais sur la collecte, les commissions, et la capture des flux du commerce quotidien.

Le sujet apparent, c’est un agrément. Le vrai sujet, c’est l’ouverture d’un nouveau rail domestique de paiement à des acteurs capables d’industrialiser l’acceptation sur le terrain.

En Tunisie, l’arbitrage se fait toujours entre cash, carte, virement, et une économie où la liquidité coûte cher à manipuler, sécuriser et tracer. La BCT encadre précisément ce basculement : le paiement mobile domestique est pensé comme un outil de réduction du cash et d’inclusion, avec des obligations techniques, de sécurité et de supervision.

Le point d’inflexion, pour un décideur, est côté commerçants. La circulaire BCT sur le paiement mobile (18 mai 2020) impose un plafond d’interchange de 0,3% sur les transferts et paiements commerçants, et exonère de commission les paiements commerçants inférieurs ou égaux à 15 dinars. Autrement dit, le “petit paiement” — boulangerie, épicerie, transport, services de proximité — devient un terrain réglementairement favorable à la migration hors cash, si l’acceptation est simple et si le cash-out reste accessible. C’est exactement l’avantage structurel d’un opérateur télécom : réseau, distribution, volumes, support, et capacité à pousser l’usage au quotidien.

Les volumes existent déjà, mais restent sous-dimensionnés par rapport à la taille de l’économie. Au premier semestre 2025, la BCT comptabilise 4,2 millions de transactions de paiement mobile pour 1,297 milliard de dinars, avec une majorité de paiements (59,4%) et de virements (33,0%). Au 30 septembre 2025, on monte à 6,3 millions de transactions et 1,345 milliard de dinars, avec environ 318 774 wallets. Ce n’est pas “petit”.

Ce n’est pas encore “massif”. La fenêtre business est là : prendre une part significative des flux de détail, là où le cash domine encore.

Pour la cible principale — distributeurs, retail, e-commerce, marketplaces et réseaux de services — l’opportunité est une amélioration directe du cashflow et une baisse des frictions. L’e-commerce tunisien reste freiné par le paiement à la livraison, alors même que les transactions électroniques franchissent 14 millions d’opérations pour un montant “avoisinant un milliard de dinars”, selon des données BCT rapportées par la presse.

Un wallet bien distribué, avec une expérience de paiement simple et un maillage cash-in/cash-out dense, peut réduire le coût caché du COD : retours, litiges, délais de reversement, et immobilisation de trésorerie chez les logisticiens et les vendeurs.

La cible secondaire, ce sont les banques et les acteurs de financement productif. Le paiement mobile n’est pas seulement un moyen de payer ; c’est un système de données transactionnelles, donc un futur moteur de scoring, de micro-crédit court terme et de services “cash management” pour TPE. Mais ce levier ne fonctionne que si la confiance est béton. Sur ce point, la BCT verrouille : gouvernance, contrôle interne, sécurité, audit annuel de la sécurité informatique, plan de continuité d’activité testé, et traçabilité. Elle impose aussi des garde-fous de simplification graduelle via des comptes de paiement à niveaux, avec plafonds, pour permettre l’adoption sans exiger immédiatement une sophistication administrative inaccessible à une partie du tissu économique.

Le dernier enjeu est souverain, au sens économique : garder les flux domestiques en dinar et dans le périmètre tunisien, tout en modernisant la plomberie.

La circulaire sur les établissements de paiement précise que les services doivent être fournis exclusivement en dinar tunisien et à l’intérieur du territoire. Cela protège le cadre monétaire et réduit le risque de “dollarisation” informelle via des circuits parallèles, tout en élargissant l’espace des paiements digitaux légitimes.

Le marché va maintenant tester une chose : l’exécution. Deux plateformes peuvent-elles absorber une adoption de masse, avec des pics de trafic, du support, et une lutte anti-fraude sérieuse, sans dégrader l’activité des entreprises ? Le fait que Tunisie Telecom s’aligne dans la semaine transforme l’équation : ce n’est plus un projet pilote, c’est une course à la standardisation. Les gagnants seront ceux qui signent vite les commerçants, sécurisent le cash-out, respectent l’interopérabilité exigée par le régulateur, et transforment un usage “transfert” en usage “paiement”.

TB

Admin TuniBusiness

Rédaction & Analyse